Le 24 mars
Dans la salle prépa il ne résonnait que les bruits incessants de notre partie à quatre en réseau local. Chaque nouvelle vague de monstres se faisait irrémédiablement réduire en charpie par nos constructions sans cesse plus dévastatrices…
Un gigantesque coup porté sur les fenêtres de la salle nous fit tous sursauter. Il fut suivi d’une sorte de vibration en profondeur qui sembla résonner en nous, sorte de frissonnement de la terre. Nous avions tous tourné le regard vers les vitres, et sur les stores, qui les avaient si violemment percutés. Interloqués, curieux, Chris et JC se sont immédiatement précipités à la fenêtre pour chercher l’origine d’un tel phénomène. Ce n’est que lorsque nous fûmes tous agglutinés pour regarder dehors que nous vîmes un groupe d’élèves sortir de l’Essaim avec Mr Perrone (l’un des responsables de la prépa), l’air manifestement inquiets. Arrivés à l’angle du bâtiment, ils s’arrêtèrent, comme choqués, et montraient du doigt quelque chose que nous ne pouvions pas voir depuis la salle. Cela dit, étant donné les visages des élèves, la situation était manifestement grave.
JC était le premier dehors, je le suivais de près, enfilant ma veste en dévalant les marches. Nous suivaient Chris et Stéphane, tout aussi prompts à quitter la salle malgré la précipitation. Une fois à l’extérieur, rien ne semblait à première vue être alarmant. Cela dit en regardant mieux, nous aperçûmes un panache de fumée blanche dériver au dessus de l’Enstim, puis quelques volutes de fumée l’élevant doucement en contrebas. Aussitôt, nous avons convergé vers ce qui semblait être, après une petite discussion avec les autres, la source d’une explosion. Il s’agissait de l’Ensmu, et nous l’avons su dès notre passage à côté de l’Ensitm, en observant un groupe de professeurs dont mon voisin courir vers l’école de chimie, encore cachée par les arbres. Nous avons alors dévalé plus ou moins chaotiquement les buttes qui nous séparaient de l’école de chimie, avant de l’apercevoir, dévoilée au fur et à mesure que nous progressions à travers le rideau d’arbres.
La vision fut saisissante, et coupa net notre élan. Devant nous s’élevait en perspective le bâtiment de l’Ensmu dédié à la recherche et aux TPs, ou du moins ce qu’il en restait. L’explosion (car nous n’avions plus aucun doute à se sujet à cet instant) avait totalement éventré la construction. L’épicentre était situé à peu près au milieu du rez-de-chaussée, mais les dégâts s’étendaient aux trois étages dans toutes les directions. La façade avait complètement disparu et nous pouvions distinguer nettement les entrailles de l’école de chimie. L’intérieur même était complètement dévasté, exposant à nos yeux un spectacle de désolation, tout de morceaux arrachés, de panneaux branlants, de pans entiers de murs détachés par la violence de l’explosion. Le paysage s’étendant devant nous était totalement surréaliste, du bâtiment touché par le drame qui nous sembla dans la précipitation et le choc causé par cette catastrophe n’être plus qu’un tombeau ouvert, une ruine branlante, jusqu’à l’annexe principale de l’Ensmu dont il ne semblait plus rester une seule vitre intacte, en passant par le grand espace entre les deux bâtiments, petite prairie d’herbe fraîche souillée de milliers de fragments projetés par le souffle : verre, papiers, contreplaqué, une chaise, la façade écrasée à terre… Le son entêtant d’une alarme de l’école résonnait sans fin dans le silence qui s’était abattu sur les lieux, alors que tout autour de nous se massaient d’autres étudiants, tout aussi abasourdis par ce qu’ils vivaient.
Dans un mouvement presque simultané il y eut tout un remue ménage à l’entrée de l’école de chimie. La situation était chaotique, car on voyait des élèves rentrer à l’intérieur en courant, tandis que d’autres tentaient d’empêcher leurs camarades de retourner sur les lieux, les agrippant avec une force empreinte de désespoir. Un autre regard sur le bâtiment me retourna l’estomac : on apercevait des flammes de plus en plus intenses s’élever à l’intérieur, tandis qu’un désordre grandissant régnait à l’entrée, avec l’arrivée sur places de professeurs eux-mêmes divisés, un groupe qui entra d’un seul mouvement, l’autre qui tenta de faire régner un semblant de calme. Autour de nous, la foule fluctuait au fil des informations, et des incompréhensions. D’aucuns voulaient à tout prix entrer et tenter de sauver des élèves, qui, nous a-t-on dit, étaient bloqués au troisième étage, tandis que d’autres s’éloignaient, horrifiés, en pleurs, en sang pour quelques uns que nous vîmes passer avec angoisse.
Je m’avançais à mon tour malgré mon cœur qui s’emballa immédiatement, car je ne pouvais concevoir des élèves bloqués et sous la menace du feu. Plus je me rapprochais plus l’odeur se mêla aux autres sensations, parfum acre de la poussière de béton, de la fumée s’élevant du brasier et de la mousse de la bonbonne anti-incendie que l’on venait d’apporter. Là tout le monde criait, et j’eus la gorge serrée car personne ne savait quelle information était la bonne au milieu des pleurs, des débris et du vent de panique qui se répandait à notre insu bien au-delà du campus. Je fus arrêté à une 20aine de mètres par un jeune professeur ou assistant encore vêtu de sa blouse blanche, maculée de terre et de traces diverses, qui hurla au milieu du brouhaha que tout le monde devait immédiatement quitter les lieux, car ni l’explosion ni l’incendie n’avaient encore atteint les réserves des différents produits dangereux, qui sont toujours stockés dans les caves, bien à l’abri croyons nous, de ce type de construction adaptée à la recherche.
L’idée d’une seconde explosion, sensiblement plus puissante et dévastatrice fit régner d’elle-même un certain affolement qui poussa tout le monde, moi y compris, à reculer sensiblement pour s’éloigner. Cela dit, nous étions plus d’un partagés, affolés, les larmes aux yeux, imaginant quelque élève blessé au troisième étage, bloqué par le feu sans porte de sortie, quelqu’un qui a un bâtiment près est un copain, un ami, qui a une famille et sans doute une copine loin d’ici, et qui pourtant est condamné par le sort. Cette idée seule me fit frissonner plusieurs minutes, dans un dégoût total devant ce que je contemplais sans pouvoir pour autant en détourner le regard, comme un film de guerre sans alerte au bombardement, comme un film d’action sans un Schwartzie pour jeter tout le monde à terre avant que ça pète… Quelle est à ce point différente de tout ce qu’on a jamais pu imaginer, la réalité.
Quelques minutes à peine se sont écoulées depuis que nous nous sommes levés, en salle prépa, mais ce temps m’a paru s’écouler en heures entières avant que je puisse voir un policier courir vers nous, nous répétant de nous éloigner, de partir.
Dans de pareils moments une action de « forces de l’ordre » est toujours écoutée, parce que l’on sait inconsciemment que tout est en train de rentrer dans l’ordre, que les pompiers vont arriver et sauver tout ceux qu’ils pourront trouver et lutter contre le feu. Cela pourtant, n’enleva pas les larmes qui étaient apparues aux coins de mes yeux, ni le nœud qui me serrait l’estomac, sorte de trac anonyme, peut-être la vraie peur, la peur pour les autres.
De retour dans la salle, nous somme tous pris de sentiments contradictoires, appelons nos proches pour les rassurer à l’avance, discutons de ce que nous venons de vivre, de l’horreur qui s’est emparée de nous, imaginons sans peine des groupes de TP entiers ensevelis d’un coup sous les décombres, n’osons envisager d’avoir cours cette après-midi là tant nous sommes retournés par le choc.
Après tout cela, comment s’étonner lorsque nous ne comprenons pas les médias, lorsque nous ne cessons de contredire le bilan officiel (un mort, une blessée grave et quelques dizaines de blessés) en imaginant sans cesse une 20aine de cadavres encore non découverts… Comment comprendre notre sentiment lorsque nous voyons des images de dégâts moindres à la télévision et que tous expliquent qu’heureusement « ce n’est pas très grave »…
Car pour nous, pour beaucoup, cet événement restera très important. Pour la famille du professeur chercheur, celle de l’assistante grièvement blessée, pour tous ceux qui ont versé leur sang ce jour là, et pour nous, spectateurs impuissants devant l’incroyable.
Un gigantesque coup porté sur les fenêtres de la salle nous fit tous sursauter. Il fut suivi d’une sorte de vibration en profondeur qui sembla résonner en nous, sorte de frissonnement de la terre. Nous avions tous tourné le regard vers les vitres, et sur les stores, qui les avaient si violemment percutés. Interloqués, curieux, Chris et JC se sont immédiatement précipités à la fenêtre pour chercher l’origine d’un tel phénomène. Ce n’est que lorsque nous fûmes tous agglutinés pour regarder dehors que nous vîmes un groupe d’élèves sortir de l’Essaim avec Mr Perrone (l’un des responsables de la prépa), l’air manifestement inquiets. Arrivés à l’angle du bâtiment, ils s’arrêtèrent, comme choqués, et montraient du doigt quelque chose que nous ne pouvions pas voir depuis la salle. Cela dit, étant donné les visages des élèves, la situation était manifestement grave.
JC était le premier dehors, je le suivais de près, enfilant ma veste en dévalant les marches. Nous suivaient Chris et Stéphane, tout aussi prompts à quitter la salle malgré la précipitation. Une fois à l’extérieur, rien ne semblait à première vue être alarmant. Cela dit en regardant mieux, nous aperçûmes un panache de fumée blanche dériver au dessus de l’Enstim, puis quelques volutes de fumée l’élevant doucement en contrebas. Aussitôt, nous avons convergé vers ce qui semblait être, après une petite discussion avec les autres, la source d’une explosion. Il s’agissait de l’Ensmu, et nous l’avons su dès notre passage à côté de l’Ensitm, en observant un groupe de professeurs dont mon voisin courir vers l’école de chimie, encore cachée par les arbres. Nous avons alors dévalé plus ou moins chaotiquement les buttes qui nous séparaient de l’école de chimie, avant de l’apercevoir, dévoilée au fur et à mesure que nous progressions à travers le rideau d’arbres.
La vision fut saisissante, et coupa net notre élan. Devant nous s’élevait en perspective le bâtiment de l’Ensmu dédié à la recherche et aux TPs, ou du moins ce qu’il en restait. L’explosion (car nous n’avions plus aucun doute à se sujet à cet instant) avait totalement éventré la construction. L’épicentre était situé à peu près au milieu du rez-de-chaussée, mais les dégâts s’étendaient aux trois étages dans toutes les directions. La façade avait complètement disparu et nous pouvions distinguer nettement les entrailles de l’école de chimie. L’intérieur même était complètement dévasté, exposant à nos yeux un spectacle de désolation, tout de morceaux arrachés, de panneaux branlants, de pans entiers de murs détachés par la violence de l’explosion. Le paysage s’étendant devant nous était totalement surréaliste, du bâtiment touché par le drame qui nous sembla dans la précipitation et le choc causé par cette catastrophe n’être plus qu’un tombeau ouvert, une ruine branlante, jusqu’à l’annexe principale de l’Ensmu dont il ne semblait plus rester une seule vitre intacte, en passant par le grand espace entre les deux bâtiments, petite prairie d’herbe fraîche souillée de milliers de fragments projetés par le souffle : verre, papiers, contreplaqué, une chaise, la façade écrasée à terre… Le son entêtant d’une alarme de l’école résonnait sans fin dans le silence qui s’était abattu sur les lieux, alors que tout autour de nous se massaient d’autres étudiants, tout aussi abasourdis par ce qu’ils vivaient.
Dans un mouvement presque simultané il y eut tout un remue ménage à l’entrée de l’école de chimie. La situation était chaotique, car on voyait des élèves rentrer à l’intérieur en courant, tandis que d’autres tentaient d’empêcher leurs camarades de retourner sur les lieux, les agrippant avec une force empreinte de désespoir. Un autre regard sur le bâtiment me retourna l’estomac : on apercevait des flammes de plus en plus intenses s’élever à l’intérieur, tandis qu’un désordre grandissant régnait à l’entrée, avec l’arrivée sur places de professeurs eux-mêmes divisés, un groupe qui entra d’un seul mouvement, l’autre qui tenta de faire régner un semblant de calme. Autour de nous, la foule fluctuait au fil des informations, et des incompréhensions. D’aucuns voulaient à tout prix entrer et tenter de sauver des élèves, qui, nous a-t-on dit, étaient bloqués au troisième étage, tandis que d’autres s’éloignaient, horrifiés, en pleurs, en sang pour quelques uns que nous vîmes passer avec angoisse.
Je m’avançais à mon tour malgré mon cœur qui s’emballa immédiatement, car je ne pouvais concevoir des élèves bloqués et sous la menace du feu. Plus je me rapprochais plus l’odeur se mêla aux autres sensations, parfum acre de la poussière de béton, de la fumée s’élevant du brasier et de la mousse de la bonbonne anti-incendie que l’on venait d’apporter. Là tout le monde criait, et j’eus la gorge serrée car personne ne savait quelle information était la bonne au milieu des pleurs, des débris et du vent de panique qui se répandait à notre insu bien au-delà du campus. Je fus arrêté à une 20aine de mètres par un jeune professeur ou assistant encore vêtu de sa blouse blanche, maculée de terre et de traces diverses, qui hurla au milieu du brouhaha que tout le monde devait immédiatement quitter les lieux, car ni l’explosion ni l’incendie n’avaient encore atteint les réserves des différents produits dangereux, qui sont toujours stockés dans les caves, bien à l’abri croyons nous, de ce type de construction adaptée à la recherche.
L’idée d’une seconde explosion, sensiblement plus puissante et dévastatrice fit régner d’elle-même un certain affolement qui poussa tout le monde, moi y compris, à reculer sensiblement pour s’éloigner. Cela dit, nous étions plus d’un partagés, affolés, les larmes aux yeux, imaginant quelque élève blessé au troisième étage, bloqué par le feu sans porte de sortie, quelqu’un qui a un bâtiment près est un copain, un ami, qui a une famille et sans doute une copine loin d’ici, et qui pourtant est condamné par le sort. Cette idée seule me fit frissonner plusieurs minutes, dans un dégoût total devant ce que je contemplais sans pouvoir pour autant en détourner le regard, comme un film de guerre sans alerte au bombardement, comme un film d’action sans un Schwartzie pour jeter tout le monde à terre avant que ça pète… Quelle est à ce point différente de tout ce qu’on a jamais pu imaginer, la réalité.
Quelques minutes à peine se sont écoulées depuis que nous nous sommes levés, en salle prépa, mais ce temps m’a paru s’écouler en heures entières avant que je puisse voir un policier courir vers nous, nous répétant de nous éloigner, de partir.
Dans de pareils moments une action de « forces de l’ordre » est toujours écoutée, parce que l’on sait inconsciemment que tout est en train de rentrer dans l’ordre, que les pompiers vont arriver et sauver tout ceux qu’ils pourront trouver et lutter contre le feu. Cela pourtant, n’enleva pas les larmes qui étaient apparues aux coins de mes yeux, ni le nœud qui me serrait l’estomac, sorte de trac anonyme, peut-être la vraie peur, la peur pour les autres.
De retour dans la salle, nous somme tous pris de sentiments contradictoires, appelons nos proches pour les rassurer à l’avance, discutons de ce que nous venons de vivre, de l’horreur qui s’est emparée de nous, imaginons sans peine des groupes de TP entiers ensevelis d’un coup sous les décombres, n’osons envisager d’avoir cours cette après-midi là tant nous sommes retournés par le choc.
Après tout cela, comment s’étonner lorsque nous ne comprenons pas les médias, lorsque nous ne cessons de contredire le bilan officiel (un mort, une blessée grave et quelques dizaines de blessés) en imaginant sans cesse une 20aine de cadavres encore non découverts… Comment comprendre notre sentiment lorsque nous voyons des images de dégâts moindres à la télévision et que tous expliquent qu’heureusement « ce n’est pas très grave »…
Car pour nous, pour beaucoup, cet événement restera très important. Pour la famille du professeur chercheur, celle de l’assistante grièvement blessée, pour tous ceux qui ont versé leur sang ce jour là, et pour nous, spectateurs impuissants devant l’incroyable.


5 Comments:
Très émouvant, bravo...
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pffffffff, comme c'est long !!
bon première remarque: tu veux rendre hommage à cette école, ben commence par bien écrire son nom jeune homme !
ENSCMu !! hé ouais !! y'a un "C": Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Mulhouse.
un faute de français ensuite: la fameuse confusion se/ce que de plus en plus de gens font...
je savais pas qu'épicentre pouvait être utilisé pour désigner le point source d'une explosion...
curieux vraiment... j'ai cherché, dans le doute, le mot ne semble utilisé que dans les sujets traitant de séismes...
hum...
c'est quoi une bonbone anti-incendie ??
bon, et ca s'achève par une fin presque épique... qui correspond pas du tout à ce que je pense qu'est supposé être ce texte...
visiblement, les émotions ont pris le dessus...
Ce que j'ai raconté, c'est la vérité, rien de plus, rien de moins...
Et franchement faire tout un post juste pour une faute d'orthographe, pour pinailler sur le mot épicentre (qui est bien à l'origine d'un tremblement de terre mais aussi d'une onde de choc, et nous avons tous ressentis une onde de choc), et sur une bonbonne (tout ça parce que je ne me souvenais plus, cher pompier volontaire, qu'on dit "extincteur" ce qui en soi ne change rien puisque tout le monde a compris )(sauf l'inévitable pinailleur apparemment).
Une fin épique? J'aurais préféré n'avoir rien eu à raconter... pour un truc comme ça... _kick!
bah, j'ai pas aimé ce post... stout...
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