Simple commentaire, je sais que je poste très très vite en ce moment, et que la pièce d'écriture que vous avez sous les yeux est vraiment... ben conséquente (3 pages et demi Word). Je voulais le publier en une fois, parce que le début est trop court pour constituer un post à part entière, et que la suite ne peut être coupée. je tiens aussi à préciser que même si vous avez tout à fait le droit de ne pas aimer, et de commenter pour le dire, c'est la partie qui m'a le plus fait plaisir à écrire. Enjoy, donc.
« -Ma foi, pour moi vous allez un peu vite en besogne, mais ce n’est qu’un avis. Répondit ce dernier, avec toute la prudence qu’exigeait une telle révélation vis-à-vis de son supérieur, même si ce dernier avait l’air détendu.
-Ah mais vous n’avez pas tord Lieutenant. A ceci près que si on n’agit pas le plus vite possible, l’affaire va nous passer sous le nez, vous comprenez ? Comme le meurtre, on ne l’a pas prouvé mais c’est plus que probable, est lié à la Chasse Maskell, il faut les prendre de vitesse. Et c’est pour ça que ni vous ni moi ne dormons… Ce soir en tout cas, se reprit le capitaine Sandier. Puis il s’étira, bailla à s’en décrocher la mâchoire, et reprit sa contemplation de la circulation.
-Je n’ai toujours pas très bien compris, au final. Le labo n’a encore donné aucun résultat, il va bientôt faire jour, et l’autopsie n’a pas eu lieu. En tout et pour tout, vous êtes allé visiter la chambre de la victime, et n’y avez découvert aucune preuve. Pourtant, plutôt que de savourer quelques heures à fermer les yeux sur un canapé à la brigade, ou même chez vous, vous décidez de sacrifier le peu qu’il nous reste en attention pour suivre Catherine Maskell. » Il fit une pause, puis ajouta, avec assez d’audace pour se surprendre lui-même. « Alors que tout indique que même les femmes fatales ont besoin de repos. ».
-Vous enfoncez les portes ouvertes, Lieutenant Kermadec, mais ne vous inquiétez pas, se reprit il, vous n’êtes que le premier à poser les questions. Dès que les administrations seront éveillées, lorsque notre petite intimité sera dérangée par les innombrables sonneries de mon portable, vous comprendrez pourquoi j’ai préféré commencer cette nuit. Et s’il vous faut une réponse maintenant, dites vous que la nuit, personne ne me demande pourquoi je mets son portable sur écoute, ni pourquoi on fait de même chez elle, ni même pourquoi je vous tiens éveillé à suivre votre femme fatale de la soirée. En journée, j’aurais du tenir plus d’un débat pour obtenir tout ça, et là, voyez ? Le calme. Juste quelques heures de calme. Abaissant alors le dossier de son siège, il fit une dernière remarque. « Mais ne vous inquiétez pas, si vous aimez l’agitation, vous êtes dans la bonne voiture ».
Matthieu Sandier lui-même doutait quelque peu de sa démarche, mais il avait appris après toutes ces années à ne jamais hésiter. Lorsqu’il avait vu l’attitude de Catherine Maskell passer d’une tristesse sublime et ravageuse, d’une beauté profonde en proie à une peine cruelle, à cette femme résignée, soudainement attentive à ses requêtes, il n’avait pas cru une seconde que son haussement de ton en fut la cause. Un instant, à peine une inspiration, il avait vu son masque se craqueler imperceptiblement. Une intuition, juste un sentiment d’inquiétude. Et le fait de n’avoir aucune autre piste à poursuivre toute la nuit. Voilà au final pourquoi ils traversaient Paris, à la poursuite de la mystérieuse sœur d’Hugo Maskell.
La nuit avait été tout aussi agitée pour la propriétaire de la Bentley bleue.
Banlieue d’Anvers, Belgique.
Une Mercedes SLK venait de se ranger sur une aire d’autoroute quasiment déserte, excepté quelques routiers qui finissaient de profiter de quelques heures de repos, alors que le soleil se levait. Une fois la luxueuse voiture arrêtée pourtant, personne n’en descendit. A l’intérieur se tenait une discussion animée entre le chauffeur, en l’occurrence une frêle mais magnifique jeune femme aux cheveux bruns, et le passager du coupé, un homme dont la carrure énorme semblait déplacée dans une voiture aussi féline.
« -Madame, je sais ce que vous pensez, mais vous devriez vous rendre à la police. Avec vos relations…
-Taisez vous. Je vous l’ai déjà dit avant de passer la frontière, je ne me rendrais pas. Nous prendrons l’avion à l’heure prévue, et vous viendrez avec moi. Je ne veux plus en entendre parler.
-Non. Répondit-il, catégorique. Non je ne peux pas, je ne veux pas être complice, vous comprenez ? J’ai toujours fait mon travail honnêtement. Je sais, ce n’est pas ce que vous vouliez, mais maintenant ce qui est fait est fait, et je ne peux pas continuer. »
Le visage de l’homme était en sueur, et on pouvait lire une détresse profonde dans ses yeux. Il remonta d’un geste compulsif sa main à sa bouche et mordit nerveusement son index, comme pour se réveiller, pour sortir du cauchemar qui lui tenait lieu de réalité depuis une demi douzaine d’heures…
« Je ne peux pas être complice d’un meurtre. » Lâcha-t-il enfin.
Vigdis Semendsen ferma les yeux. Evidemment. Qui aurait souhaité cela ? Elle enfouit son visage dans ses mains, et soupira longuement. Cette nuit était sans doute la pire qu’elle ait pu passer de toute son existence. Dire que la veille, elle n’avait, comme tout un chacun, jamais entendu parler de la Chasse Maskell ! Elle avait été présente au mondial de l’Automobile, parmi le public, elle avait vu Hugo exulter devant la foule ébahie. Elle avait patienté, elle s’était même laissée aller à s’asseoir dans l’exquise et veloutée Dream GT d’exposition. Et puis, l’heure du déjeuner venue, elle s’était laissée inviter par une amie de longue date, Catherine Maskell.
Toutes deux avaient le même age, et s’étaient connues à l’occasion d’un bal de charité organisé par Charles Maskell, le créateur de la marque. A l’age de huit ans, dans leurs robes qu’elles n’avaient pas le droit de salir, elles avaient immédiatement sympathisé, et au grand dam de leurs deux familles, organisé une partie de cache-cache au cours de la réception. La colère qu’elles durent braver par la suite ne fit que les rapprocher. Bien sûr, en grandissant, elles s’étaient éloignées l’une de l’autre : Catherine était devenue l’un des nouveaux piliers de l’entreprise familiale, tandis que Vigdis avait investi la fortune léguée par son père dans la Fondation Islandaise pour l’Ecologie, qu’elle dirigeait, et qui rassemblait sous son giron près de 80% des entreprises de la petite nation. Elles se revoyaient tout de même, à l’occasion des fêtes, des voyages ou de simples rencontres qu’aimait organiser Catherine.
La revoir le jour de l’annonce de la Chasse n’avait pas été une surprise, donc. Mais cette fois l’amie de Vigdis, bien qu’elle ait tenté de le cacher, avait les traits tirés, semblait presque abattue. Cela avait profondément choqué Vigdis : Catherine dirigeant un service publicitaire, elle aurait du à une pareille occasion arborer un sourire des plus chaleureux. Elles avaient beaucoup parlé alors, et Vigdis avait fait la promesse de l’aider.
Le silence régnait à présent dans la Mercedes, alors qu’au dehors la flotte des camions commençait son ballet journalier. Vigdis n’osait pas regarder à sa droite, de peur de rencontrer le regard de Gil.
Au départ, elle avait pourtant scrupuleusement respecté sa parole et les conseils de Catherine ! Sur le coup de 20 heures, à une heure où chacun des employés de Maskell était encore en charge du stand de la marque au Salon, elle savait que Hugo se servait du gigantesque camion officiel, tout équipé, comme d’un bureau de campagne. Catherine lui avait même offert son propre badge permettant l’ouverture de la porte latérale du transport. Masquée comme Gil, l’employé de la société de sécurité toujours à ses cotés, qu’il s’agisse d’un bain de foule, d’une rencontre avec des actionnaires mécontents, d’une soirée dans un casino, ou de virées telles que celle-ci, elle avait franchi la porte, un SigSauer 9mm dans la main droite.
Penché sur son bureau de fortune, Hugo Maskell avait sursauté en voyant l’étrange couple masqué entrer dans son camion. Pourtant il n’avait pas perdu son calme, et avait immédiatement levé les mains au dessus de sa tête. Sous la menace du pistolet de Vigdis, il s’était laissé faire, alors que Gil l’attachait fermement à sa chaise. Gil faisait partie de cette classe de personnages avec qui les mots sont inutiles. Il faisait ce qui était prévu, et méritait une confiance aveugle pour accomplir ses tâches. D’autant qu’avec son mètre quatre-vingt quinze pour cent trente kilos, il compromettait d’un simple coup d’œil tout acte d’héroïsme aux individus sains d’esprit.
Et une fois encore, dans un mouvement léger et discret malgré sa carrure, après avoir immobilisé le PDG de Maskell, il s’était reculé dans l’ombre. Avec sa cagoule et le jeu de lumières à l’intérieur du camion, il avait ressemblé à un bourreau des temps anciens, tout prêt à vous trancher la tête, avec le tranchant d’une main s’il le fallait. Vigdis avait trouvé le petit numéro de barbouze de Gil plus que convainquant, et l’avait jugé suffisant pour que, même s’il continuait à afficher un visage impassible, Hugo Maskell soit intimidé. Voire vraiment effrayé. A travers sa propre cagoule elle avait alors fixé ses yeux dans ceux de l’ancien pilote, s’efforçant de contenir son émotion. Elle le saisit alors par le menton, et lui dit, en détachant chaque syllabe, qu’elle voulait savoir où était la Dream GT.
Dire qu’elle avait compté sur la mise en scène pour qu’Hugo lui avoue sinon l’emplacement exact, au moins l’existence de la liste ! Au lieu de cela, il redressa la tête, et lui rendit un regard acéré.
« Je connais cette voix. » Avait il ajouté, avant de lui sourire.
Elle avait vacillé alors un court instant, sans le vouloir, dans une détresse totale. La soirée, la journée, sans doute même sa vie avait basculé à cet instant. Vigdis Semendsen, la courageuse, l’aventurière, Vigdis avait peur. Heureusement, elle reprit très vite sa contenance, et d’un mouvement aussi sec qu’imprévu, gifla Hugo Maskell.
Il avait eu mal, c’était évident, mais plutôt que de l’avouer, plutôt que d’esquisser le plus petit rictus de souffrance, le frère de Catherine avait ri. Il s’était moqué d’elle. Et sous un second coup au moins aussi violent, à peine avait il récupéré son souffle, qu’il prit la parole. « Vigdis, Vigdis, je sais que c’est vous, je sais pourquoi vous êtes venue ce soir. Je ne dirais rien, vous n’aurez donc rien à ramener à ma sœur, quoi qu’elle vous ait envoyé chercher ce soir » Il saignait pourtant, la lèvre fendue, en prononçant ces mots, mais il continuait de la narguer. Et plus elle voyait son visage, plus elle avait peur. Peur de l’avenir, peur de perdre sa liberté, son amitié avec Catherine, toute la vie qu’elle avait construite depuis son adolescence.
Alors elle l’avait frappé, et frappé encore, s’était même aidée de la lampe de bureau. Cet homme, devant elle, détruisait sa vie pierre par pierre, gifle par gifle, une goutte de sang après l’autre. Elle pleurait, et chaque coup porté sanglotait plus fort. Hugo Maskell était devenu l’objet même de la folie, de l’emprisonnement, du mal absolu. Tout ce qu’elle avait voulu, son unique volonté alors que résonnaient dans le camion les échos de ses coups avait été de l’empêcher de la blesser encore, qu’il ne se dresse plus jamais devant elle. Puis dans un dernier cri, le corps pourtant solide comme le roc du PDG c’était affaissé.
S’effondrant, hoquetant sur le sol de métal froid, Vigdis, ses gants de cuir luisants de sang, avait laissé s’enfuir la folie. Elle tremblait comme une feuille, lorsqu’elle se tourna vers Gil, catastrophée. Ce dernier, toujours dos à la paroi métallique du transport, la regardait de deux yeux écarquillés, inquiet de sa prochaine réaction, et triste à la fois.
Elle n’avait rien envisagé de faire, elle ne pensait plus à rien, sinon à sa fatigue, à sa peur, à la mort. Mais à cet instant, ce fut Hugo Maskell qui choisit la sienne. Les liens l’enserrant n’avaient pas été noués afin qu’il soit battu à mort, aussi au cours de la pluie de coups, s’étaient-ils desserrés. L’ex-pilote savait qu’il vivait ses derniers instants. Il ne voyait plus, n’entendait plus, et son corps avait cessé de lutter. Un instant inconscient, il avait pris une dernière fois une grande bouffée de cet air qu’il avait aimé toute sa vie, mélange d’huile, d’essence, de chaleur confinée de moteur. Puis il s’était levé, se tenant sur ses deux jambes pourtant boursouflées de contusions, et s’était redressé, dans un sinistre craquement d’os.
Vigdis avait vu alors surgir devant elle, se dressant dans la lumière l’homme qu’elle venait de tuer. Debout alors qu’elle gisait à ses pieds, et que ses plaies monstrueuses se reflétaient dans la lumière blafarde et froide du lieu, elle ne pensa qu’une chose. Hugo Maskell était revenu des morts pour l’emporter avec lui. Elle dégaina son pistolet, tentant de se relever mais se traînant au sol pour s’éloigner de lui, et poussa un cri à pleins poumons, en appuyant sur la gâchette. Un cri de désespoir et de folie, qui sembla résonner sans fin dans la carcasse métallique du transport officiel.
Elle n’arrivait plus à se remémorer comment elle avait pu sortir du camion, ni même à regagner la voiture, et sans doute Gil avait-il du l’aider. Elle se souvenait juste ensuite avoir conduit, conduit toute la nuit pour s’éloigner au plus vite de ses démons, de cette folie qui s’était emparée d’elle ce soir là.
« Je ne peux pas être complice d’un meurtre. » Répéta Gil en secouant la tête. Vigdis osa observer son regard quelques secondes. Elle avait à nouveau perdu son souffle, son cœur s’emballait à nouveau. Gil ne voulait pas monter dans cet avion, il allait parler à la police, leur dire avec quelle violence elle avait battu puis abattu Hugo Maskell.
Il ne voulait plus la protéger, il voulait lui nuire, sans doute même la faire enfermer. Déjà sa main gauche avait saisi la crosse du SigSauer rangé dans la portière du conducteur. Elle tremblait, elle haletait presque. Elle ne devait pas le faire ! Mais Gil, même s’il lui promettait, parlerait, sinon aujourd’hui, alors un autre jour, ou autour d’un verre, ou lors d’un cauchemar, et alors ils sauraient tous, ils la renieraient, et elle irait finir sa vie en prison. Elle allait y mourir, et tout cela par sa faute. Il voulait sa mort, il voulait qu’elle souffre ce qui lui restait de vie. Aucun doute possible. Elle se tourna alors rapidement vers lui, et colla le canon du pistolet sur la tempe de l’imposant garde du corps, qui lui jeta un regard implorant, et ouvrit la bouche pour la supplier de le laisser en vie. Elle ferma les yeux.
Il ne voulait pas être complice d’un meurtre ? Alors il en serait la victime. Puis elle appuya de toutes ses forces sur la gâchette, étouffant un sanglot.