Find It (12)
New Delhi, Inde.
Domingo Carmello restait rêveur alors qu’une brise légère se levait dans l’écrasante chaleur humide de la capitale indienne. Il laissait son regard vaquer sur les feuilles et dossiers éparpillés sur son bureau d’extérieur, installé en terrasse, afin qu’il puisse profiter de la vue de ses luxuriants jardins. Il avait déjà passé quelques heures le nez plongé dans des centaines de listes comptables, issues des principaux ports de frais européens. A vrai dire, la tâche était fastidieuse, et il ne savait pas précisément ce qu’il cherchait. Un conteneur, certes, de poids faible, en livraison unique… Avec ces détails, il pouvait remplir chacune des pièces du palais avec uniquement les relevés d’une journée des ports européens.
Non, il ne s’attendait pas à faire une découverte révélatrice, ni à voir au milieu d’un registre, apparaître les mots « Maskell » ou « voiture de luxe ». Il les parcourait rapidement à la recherche d’une anomalie quelconque, un trop grand manque d’informations, par exemple, ou bien une somme versée d’avance pour la livraison qui puisse dépasser 5 à 6 fois les tarifs, afin que le conteneur en question soit positionné à la place la plus sûre du navire, et que son état soit vérifié 2 à 3 fois par jour. Cependant, même s’agissant d’anomalies, que son œil expert pouvait reconnaître en quelques secondes, il pouvait passer sa vie entière à tenter de retrouver une trace quelconque de la voiture. En admettant seulement qu’elle ait pris le bateau !
Sa vie entière… Quelques semaines, au plus. La visite du médecin, le matin même, avait été éloquente. Domingo Carmello toussait, crachait, mais cela ce n’était rien de plus que de coutume. Non, ce qui l’avait réellement terrifié, c’était le sommeil. Toute sa vie il avait sacrifié ses nuits à son travail, à son profit, à la bonne marche de son business, puis, la retraite se profilant, à une profusion de fêtes, aux femmes, etc. Mais ces derniers jours, dès la nuit tombée, il sentait ses jambes accuser le poids des jours, tremblait parfois. La maladie l’avait fait prisonnier depuis bien des années, mais voilà qu’elle avait ramené la vieillesse avec elle ! Et bien entendu, il fallait que sa fin de profile sur cette toile de fond, sur cet événement qui avait bouleversé son petit monde, qui l’occupait et le passionnait : la chasse Maskell.
Au Diable les médecins, pensa-t-il encore. Au prix auquel il le payait, le sien aurait pu mentir, le droguer contre les douleurs qu’il sentait plus que de coutume lui bloquer la respiration, envahissant tout son torse. Mais non, il avait fallu que le sien soit un homme intègre. Il n’était pas son patient le plus facile pourtant : incapable de rester immobile quelques minutes à peine, il riait à gorge déployée lorsque son médecin lui prescrivait de rester alité, et de suivre un régime. Un régime ! Pourquoi pas une chimiothérapie tant qu’on y était !
J’ai été un homme solide toute ma vie, et je partirais comme une branche morte se détache d’un arbre, avait-il depuis longtemps annoncé, dans un craquement rapide, il tomberait et partirait. Se sachant condamné, il n’y avait pourtant jamais autant pensé qu’à présent.
Il ne songeait qu’à Esteban. Son fils était parti en Europe, et il ne doutait pas un instant que ce dernier y trouverait, sinon la Maskell Dream GT, au moins un sens à sa vie. Une raison de se battre, et de se battre sans lui.
Car il ne comptait pas dire à son fils qu’il vivait ses derniers jours.
Morgue de Paris, France
Malgré une douche salvatrice, Matthieu Sandier avait l’air décrépit de tout policier après une nuit de veille entièrement dévouée au travail. Accompagné du Lieutenant Kermadec, ils avaient suivi Catherine Maskell jusqu’à son somptueux loft en banlieue parisienne, puis avaient veillé, dans l’inconfort de leur Peugeot banalisée. La planque ne leur avait rien apporté de concret, mais avait confirmé les soupçons du capitaine concernant la sœur de la victime : à l’instar des policiers, elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, des lumières s’allumant encore dans le duplex alors que les paupières des deux policiers devenaient lourdes, et que le ciel s’éclaircissait.
La sonnerie affreusement électronique du portable de Matthieu Sandier les avait fait sursauter, sur le coup de 8 heures, et avait entamé un ballet qui ne s’était arrêté qu’à leur retour au 36, quai des orfèvres. Heureusement, il avait bénéficié d’une nuit pour se préparer à l’affront cumulé de ses supérieurs, qui ne semblaient guère convaincus par ses explications. Il plaida tout de même sa cause, et obtint un délai pour présenter des éléments plus concrets…
Rassuré de pouvoir mener un minimum son enquête comme il le souhaitait, il avait passé une heure à grommeler dans un canapé de la criminelle, avait encore savouré une douche et empli ses artères de caféine, avant de partir pour la morgue.
Il s’était rapidement recoiffé dans la voiture, et s’était convaincu lui-même qu’il n’avait pas l’air épuisé. Sentiment qui n’avait pas fait illusion à moins de 3 mètres du médecin légiste. Elle s’était arrêtée, l’avait dévisagé de la tête aux pieds, et avait conclu « Le cadavre là bas sur ma table en marbre à l’air plus frais que toi ». Il avait soupiré, l’avait embrassé dans le regret de ces années ou un baiser plus langoureux de sa part avait été une routine, et était allé s’habiller pour l’autopsie. Eh oui, dans un passé qui paraissait se compter en siècles, il avait été en couple avec elle. Dommage que ça n’ait pas duré, mais trop absorbés dans leurs métiers, trop passionnés, ils n’avaient pu trouver de terrains d’entente suffisants pour monter une relation durable. Ils avaient rompu sans être bouleversés, se revoyaient au gré des cadavres, et de temps à autre autour d’un verre, les rares fois ou leurs agendas affichaient un blanc commun.
Domingo Carmello restait rêveur alors qu’une brise légère se levait dans l’écrasante chaleur humide de la capitale indienne. Il laissait son regard vaquer sur les feuilles et dossiers éparpillés sur son bureau d’extérieur, installé en terrasse, afin qu’il puisse profiter de la vue de ses luxuriants jardins. Il avait déjà passé quelques heures le nez plongé dans des centaines de listes comptables, issues des principaux ports de frais européens. A vrai dire, la tâche était fastidieuse, et il ne savait pas précisément ce qu’il cherchait. Un conteneur, certes, de poids faible, en livraison unique… Avec ces détails, il pouvait remplir chacune des pièces du palais avec uniquement les relevés d’une journée des ports européens.
Non, il ne s’attendait pas à faire une découverte révélatrice, ni à voir au milieu d’un registre, apparaître les mots « Maskell » ou « voiture de luxe ». Il les parcourait rapidement à la recherche d’une anomalie quelconque, un trop grand manque d’informations, par exemple, ou bien une somme versée d’avance pour la livraison qui puisse dépasser 5 à 6 fois les tarifs, afin que le conteneur en question soit positionné à la place la plus sûre du navire, et que son état soit vérifié 2 à 3 fois par jour. Cependant, même s’agissant d’anomalies, que son œil expert pouvait reconnaître en quelques secondes, il pouvait passer sa vie entière à tenter de retrouver une trace quelconque de la voiture. En admettant seulement qu’elle ait pris le bateau !
Sa vie entière… Quelques semaines, au plus. La visite du médecin, le matin même, avait été éloquente. Domingo Carmello toussait, crachait, mais cela ce n’était rien de plus que de coutume. Non, ce qui l’avait réellement terrifié, c’était le sommeil. Toute sa vie il avait sacrifié ses nuits à son travail, à son profit, à la bonne marche de son business, puis, la retraite se profilant, à une profusion de fêtes, aux femmes, etc. Mais ces derniers jours, dès la nuit tombée, il sentait ses jambes accuser le poids des jours, tremblait parfois. La maladie l’avait fait prisonnier depuis bien des années, mais voilà qu’elle avait ramené la vieillesse avec elle ! Et bien entendu, il fallait que sa fin de profile sur cette toile de fond, sur cet événement qui avait bouleversé son petit monde, qui l’occupait et le passionnait : la chasse Maskell.
Au Diable les médecins, pensa-t-il encore. Au prix auquel il le payait, le sien aurait pu mentir, le droguer contre les douleurs qu’il sentait plus que de coutume lui bloquer la respiration, envahissant tout son torse. Mais non, il avait fallu que le sien soit un homme intègre. Il n’était pas son patient le plus facile pourtant : incapable de rester immobile quelques minutes à peine, il riait à gorge déployée lorsque son médecin lui prescrivait de rester alité, et de suivre un régime. Un régime ! Pourquoi pas une chimiothérapie tant qu’on y était !
J’ai été un homme solide toute ma vie, et je partirais comme une branche morte se détache d’un arbre, avait-il depuis longtemps annoncé, dans un craquement rapide, il tomberait et partirait. Se sachant condamné, il n’y avait pourtant jamais autant pensé qu’à présent.
Il ne songeait qu’à Esteban. Son fils était parti en Europe, et il ne doutait pas un instant que ce dernier y trouverait, sinon la Maskell Dream GT, au moins un sens à sa vie. Une raison de se battre, et de se battre sans lui.
Car il ne comptait pas dire à son fils qu’il vivait ses derniers jours.
Morgue de Paris, France
Malgré une douche salvatrice, Matthieu Sandier avait l’air décrépit de tout policier après une nuit de veille entièrement dévouée au travail. Accompagné du Lieutenant Kermadec, ils avaient suivi Catherine Maskell jusqu’à son somptueux loft en banlieue parisienne, puis avaient veillé, dans l’inconfort de leur Peugeot banalisée. La planque ne leur avait rien apporté de concret, mais avait confirmé les soupçons du capitaine concernant la sœur de la victime : à l’instar des policiers, elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, des lumières s’allumant encore dans le duplex alors que les paupières des deux policiers devenaient lourdes, et que le ciel s’éclaircissait.
La sonnerie affreusement électronique du portable de Matthieu Sandier les avait fait sursauter, sur le coup de 8 heures, et avait entamé un ballet qui ne s’était arrêté qu’à leur retour au 36, quai des orfèvres. Heureusement, il avait bénéficié d’une nuit pour se préparer à l’affront cumulé de ses supérieurs, qui ne semblaient guère convaincus par ses explications. Il plaida tout de même sa cause, et obtint un délai pour présenter des éléments plus concrets…
Rassuré de pouvoir mener un minimum son enquête comme il le souhaitait, il avait passé une heure à grommeler dans un canapé de la criminelle, avait encore savouré une douche et empli ses artères de caféine, avant de partir pour la morgue.
Il s’était rapidement recoiffé dans la voiture, et s’était convaincu lui-même qu’il n’avait pas l’air épuisé. Sentiment qui n’avait pas fait illusion à moins de 3 mètres du médecin légiste. Elle s’était arrêtée, l’avait dévisagé de la tête aux pieds, et avait conclu « Le cadavre là bas sur ma table en marbre à l’air plus frais que toi ». Il avait soupiré, l’avait embrassé dans le regret de ces années ou un baiser plus langoureux de sa part avait été une routine, et était allé s’habiller pour l’autopsie. Eh oui, dans un passé qui paraissait se compter en siècles, il avait été en couple avec elle. Dommage que ça n’ait pas duré, mais trop absorbés dans leurs métiers, trop passionnés, ils n’avaient pu trouver de terrains d’entente suffisants pour monter une relation durable. Ils avaient rompu sans être bouleversés, se revoyaient au gré des cadavres, et de temps à autre autour d’un verre, les rares fois ou leurs agendas affichaient un blanc commun.


6 Comments:
Un post moins prenant que le précédant mais non moins important pour la suite je suppose... J'attends, avec impatience !
bah c'est moins prenant c'est sur, mais tu m'avais prévenu (et tu as publié pour me faire plaisir alors suis contente)...
toute façon, même si c'est moins prenant ca reste de la super belle écriture et ton style est vraiment génial. hâte que tu nous écrives la suite!
je t'aime et merci pour le w-e (même si tu m'as laissé un peu tôt)
j'ai peur de devoir être un peu moins gentil que les deux posts précédents :/
en fait, y'a une phrase quime gène particulièrement: "Pourquoi pas une chimiothérapie tant qu’on y était !"
ayant cotoyé des gens qui ont eu à subir ce traitement plus que dur, certaines n'ont pu être sauvées grace à ce traitement, une a été guérie, une autre encore est en train de suivre un chimio mais j'ai peur que ce soit comme le suggère ta phrase, inutile...
tout ca pour dire que c'est écrit d'une manière assez légère, même si je me rends bien compte que c'est ce que pense le vieux Domingo...
néanmoins, selon tes lecteurs certains pourront se remémorer des faits réels plus que déplaisants, et plus précisément, repenser à des membre de leur entourage concernés...
bon, c'est rare que je pense comme ca, je suis en général plus impassible... j'dois être très crevé...
enfin bon, malgré cette phrase qui me dérange franchement, ce post est très bien écrit comme a ton habitude et nous laisse sur notre faim... la suite, la suite !! :)
Do$
Complément, une phrase commencée avant n'est pas finie...
ayant cotoyé des gens qui ont eu à subir ce traitement plus que dur (certaines n'ont pu être sauvées grace à ce traitement, une a été guérie, une autre encore est en train de suivre un chimio mais j'ai peur que ce soit comme le suggère ta phrase, inutile...), je trouve que cette phrase est d'une légèreté excessive...
voilà, j'ai un peu coupé mon idée dans le post d'avant... ca voulait plus rien dire du coup (enfin si mais bon... no comment)
voilà, mais je répète, je comprends bien que c'est ce que pense Domingo... va pas croire que je t'en veux ou quoi que ce soit d'autre ;)
un autre jour, peut-être que ca m'aurait pas autant "marqué" :/
Do$
bah ce que je voulais surtout dire (et c'est vrai que sorti du contexte "pourquoi pas une chimio tant qu'on y est" est carrément déplacé), en écrivant cela, c'est marquer la pensée de ce vieux roublard de Domingo Carmello.
Toute sa vie il a voulu une mort entre guillemets "courte et belle" mais il s'aperçoit en fin de compte qu'on ne choisit pas toujours... Il sait qu'il pourrait se battre, qu'avec des années de traitements, il pourrait en venir à bout... Mais comme un certain nombre de personnes agées (et là encore, je ne généralise pas), il préfère laisser tomber, et prendre la chose à la dérision.
Je sais je sais, je m'explique mais... Pas qu'il y ait de malentendu, puisque j'ai bcp de respect pour les malades, et plus encore pour ceux qui se battent au quotidien même si parfois c'est en vain.
See you next post^^
oui oui, no soucy Ericounet ;), c'est bien comme ca que j'l'avais compris au final :)
mais sur le coup, étant assez crevé, ben j'ai pensé négativement... (alors que je suis toujours en mode "forever smile XD" pourtant...) :/ :/ :/
enfin bon, j'attends le next post en question là ;)
Do$
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